Le portail romain de Bourg-Argental


La partie haute ou céleste : linteau, tympan et archivoltes

Le tympan est constitué de deux registres superposés. Dans le registre inférieur, ou linteau, deux arcades romanes géminées triples, finement décorées, aux voûtes échiquetées, encadrent une scène centrale, l’ensemble constituant sept espaces ou compartiments où évoluent divers personnages. Pour en saisir le sens, il faut considérer d’abord les trois de droite, en les « lisant » de droite à gauche, puis la scène centrale, et enfin les trois de gauche qui se déroulent comme une bande dessinée de gauche à droite. On voit alors se raconter en images le cycle de la Nativité, emprunté aux Évangiles de Luc et de Mathieu.



Le linteau du portail roman de Bourg-Argental

1. L’Annonciation (Luc, I, 26 à 38) : l’archange Gabriel apparaît à Marie, qui se tient debout à droite, pour lui annoncer qu’elle concevra et enfantera un fils qu’elle appellera du nom de Jésus.

2. La Visitation (Luc, I, 39 à 45) : Marie et Élisabeth, future mère de Jean le Baptiste, se rencontrent. Les deux femmes se tiennent dans les bras l’une de l’autre, ce que ne précise pas le texte biblique.



Pour comparaison : linteau semblable du portail roman de la chapelle Saint-Gabriel à Fontvieille, illustrant les scènes de l’Annonciation et de la Visitation

3. La Nativité (Luc, II, 1 à 7) : au premier plan Marie est couchée sur un lit (scène rarissime). Juste derrière un personnage (un berger ?) montre du doigt l’Enfant Jésus dans les bras de Joseph. À l’arrière plan Jésus est couché dans la mangeoire, réchauffé par l’âne et le bœuf.

4. La naissance de Jésus annoncée aux bergers (Luc, II, 8 à 20) : un ange descend d’une nuée et apparaît au-dessus de deux bergers qui surveillent leur troupeau de six moutons.

Détail du linteau de Bourg-Argental : de droite à gauche, la naissance de Jésus, l’annonce aux bergers, Marie et l’Enfant Jésus tournés vers les Rois Mages

5 à 7. La visite des Mages (Mathieu, II, 1 à 12) : dans le compartiment de gauche, un mage est à cheval, un second est à pied, à l’arrière plan. Le troisième mage, à cheval, occupe le compartiment suivant. L’étoile est présente dans les deux scènes, permettant son identification avec certitude : il ne s’agit pas de la fuite en Égypte, comme on l’affirme trop souvent. D’ailleurs une observation attentive permet de remarquer que les trois personnages sont couronnés et barbus. Le troisième compartiment montre Marie assise sur un trône, tenant l’Enfant Jésus sur ses genoux. Ils sont tournés vers les Mages et Jésus les bénit de la main. Cette scène est surmontée d’une fleur, habile subtilité de l’imagier qui pour représenter une perle, symbole traditionnel de Jésus conçu par la Vierge, a sculpté une marguerite, nom latin (margarita) de la perle...

Le thème de l’Annonciation, très fréquent dans l’art roman, était une invitation à contourner l’église par la gauche pour y glaner d’autres indices, opération qui n’est plus possible aujourd’hui. Mais ces sept compartiments du cycle de la Nativité, dont six arcades qui classiquement représentent les portes du ciel, séparent le bas du portail (colonnes et chapiteaux), qui figure la terre, du haut (tympan et archivoltes), qui symbolise le ciel. Nous allons donc nous intéresser maintenant aux parties hautes.

Le registre supérieur du tympan représente Jésus, au centre, en Christ de Majesté, assis sur un trône, bénissant de la main droite et tenant dans la main gauche la boule du monde. Il est entouré d’un large trait elliptique, c’est la mandorle ou amande mystique, symbolisant à la fois le rayonnement du Christ et la vulve du monde par où naquit l’homme. Autour sont quatre créatures ailées, qu’il faut regarder dans le sens des aiguilles d’une montre, en commençant par l’animal en bas à droite, pour trouver l’ordre selon lequel saint Jean dans l’Apocalypse décrit ces « Vivants » : « ...et autour du trône, quatre Vivants pleins d’yeux par-devant et par-derrière : et le premier Vivant est semblable à un lion, et le deuxième Vivant est semblable à un jeune taureau, et le troisième Vivant a la face comme d’un homme, et le quatrième Vivant est semblable à un aigle qui vole (Apocalypse, IV, 6 – 7).



Détail du tympan : le Christ entouré des quatre « Vivants »

On en a fait également les symboles des quatre évangélistes, soit, dans l’ordre des Évangiles : Matthieu (l’homme, en haut à gauche), Marc (le lion, en bas à droite), Luc (le taureau, en bas à gauche), Jean (l’aigle, en haut à droite). Cette très classique « Cité céleste » est entourée par deux anges qui agitent des encensoirs.

On ne distingue presque plus aujourd’hui les phrases latines qui marquaient le pourtour du tympan et l’étroit bandeau séparant les deux registres :

VOS QUI TRANSITIS CUR NON PROPERANDO VENITIS
AD ME DUM VENIENT DAMA FAMIS FUGIENT
ET VOS QUI BIBITIS MAGIS ATQUE BIBENDO SITITIS
SI DE ME BIBITIS NON ERIT ULTRA SITIS

Vous qui passez, pourquoi ne venez-vous pas en vous hâtant ? Quand ils viendront à moi, les dangers de la faim s’éloigneront. Et vous qui buvez, vous aurez encore soif en buvant, mais si vous buvez de moi vous n’aurez plus jamais soif (allusions aux enseignements du Christ sur l’Eucharistie et la vie éternelle, tels que saint Jean les rapporte dans son Évangile).

L’archivolte interne présente une face tournée vers l’extérieur, composée à première vue de 26 médaillons, ornés chacun d’un buste d’homme nimbé. Mais une observation attentive permet de voir que deux médaillons sont en partie masqués par le personnage en clé de voûte, ce qui porte leur nombre à 28. La face tournée vers le bas est ornée de motifs floraux.



Vue globale du tympan et des archivoltes

L’archivolte externe, en sa face tournée vers l’extérieur, se décompose en trois segments inégaux. Le segment central, décalé sur la gauche par rapport au centre de l’arc, est composé de sept personnages : un ange, placé au centre d’un orchestre de six musiciens, jouant chacun d’un instrument médiéval différent : tambour — harpe — viole ? — cithare ? — lyre — cor. Ce groupe est complété par le personnage placé en clé de voûte de l’archivolte inférieure, le roi David jouant d’une sorte de violon, figure très fréquente dans l’art roman. Elle évoque l’arrivée de David au service de Saül comme écuyer ménestrel, et jouant de son instrument pour chasser les mauvais esprits de Saül (Premier Livre de Samuel, XVI, 14 à 23).



Détail des archivoltes : l’orchestre des anges musiciens et le roi David

Les deux autres segments se divisent chacun en sept compartiments. Six d’entre eux sont dédiés aux signes du zodiaque, la septième scène, en bas de chaque segment, est difficilement identifiable. Pour retrouver l’ordre naturel des signes, il faut appliquer la même clé de lecture que pour le cycle de la nativité, et commencer par le segment de droite, qui de droite à gauche nous fait découvrir : Verseau — Poissons — Bélier — Taureau — Gémeaux — Cancer. Puis le segment de gauche, de gauche à droite : Lion — Vierge — Balance — Scorpion — Sagittaire — Capricorne. À remarquer que ce zodiaque, comme beaucoup d’autres, commence par le Verseau, alors que traditionnellement c’est le Bélier qui ouvre l’année solaire.



Pour comparaison : le zodiaque de la cathédrale Saint-Maurice à Vienne

La face tournée vers le bas de cette archivolte est décorée de médaillons représentant des animaux fantastiques ou des masques humains grimaçants.

Cette partie haute du portail est une ode à l’harmonie de l’espace, du temps, et des éléments. Jésus tient dans sa main gauche le globe de la terre, autour de lui on remarque d’abord les quatre vivants qui sont également associés aux quatre éléments : lion = feu, taureau = eau, homme = terre, aigle = air.

L’archivolte interne est dédiée au temps, ses vingt-huit médaillons rappelant les vingt-huit jours d’une lunaison. Les musiciens sont un signe d’harmonie, mais par leur nombre ils symbolisent aussi les sept corps célestes qui étaient censés tourner autour de la terre, selon les croyances médiévales. Le chef d’orchestre rythme le temps... Le zodiaque de l’archivolte externe est aussi un rappel des douze mois de l’année et du temps qui passe, mais il symbolise également l’espace et les douze constellations qui ceinturent la terre. En faisant commencer ce zodiaque par le Verseau, le maître d’œuvre le fait aussi reposer sur deux des branches de la « croix fixe » soutenant l’univers dans les croyances médiévales, et qui sont marquées par les signes du Verseau et du Lion. D’autre part, dans l’astrologie les signes placés aux quatre extrémités des segments contenant le zodiaque correspondent eux aussi aux quatre éléments : Verseau = air, Cancer = eau, Lion = feu, Capricorne = terre.

Le chrétien ou l’initié qui a déchiffré l’ensemble de ces messages est prêt à entrer dans l’édifice. Aux deux angles supérieurs de la porte, des sculptures le dominent et l’interpellent.

À gauche : un personnage nu et hideux, à tête de lion et aux pieds de taureau, tord ses bras dans des directions opposées.

À droite : un personnage vêtu et bien humain cette fois, sagement assis, lève ses deux bras en l’air. C’est une figure que l’on rencontre très souvent, en particulier sur les chemins de Compostelle.

Pèlerins de Compostelle modernes, devant le portail de Bourg-Argental (août 2007)

Ces deux statues d’angle forment l’ultime avertissement avant de passer la porte. À gauche on reconnaît le personnage qui n’a pas su se départir de son orgueil (la tête de lion) ni de sa puissance (les pieds de taureau), et dont les bras tordus n’indiquent que les chemins de la perdition. À droite on reconnaît le sage dont les deux bras levés indiquent le chemin de la vie : « Entrez par la porte étroite, parce que large est la porte et spacieux le chemin qui mène à la perdition, et ils sont nombreux ceux qui s’y engagent ; parce qu’étroite est la porte et resserré le chemin qui mène à la vie, et ils sont peu nombreux ceux qui le trouvent ! » (Matthieu, VII, 13-14).

Ce sera ma conclusion, en vous souhaitant de trouver le chemin.

Patrick Berlier