Tintin dans le Pilat
Du trésor de Rackham le Rouge au tableau de Saint-Sabin


Le titre de cet article doit sans doute surprendre ! Tintin, le reporter bien connu, serait venu dans le Pilat ? Pourtant aucun des albums contant ses aventures ne s’en fait l’écho, semble-t-il. En apparence du moins… Car Hergé, allias Georges Rémi, le dessinateur belge créateur de Tintin, a malicieusement placé dans son œuvre des jalons sibyllins qu’il faut savoir retrouver. Ainsi derrière ces bandes dessinées à priori destinées à la jeunesse se cachent de multiples messages, parfois de simple clins d’œil, parfois des calembours usant d’un dialecte bruxellois, parfois des propos d’ordre astrologique, mythologique, voire ésotérique. Plusieurs auteurs déjà ont relevé ces particularités (voir bibliographie). Je citerai en particulier Bertrand Portevin qui le premier a noté les liens entre l’œuvre d’Hergé et la Société Angélique, ce cénacle secret d’érudits né à Lyon au XVIe siècle. J’étais donc très à l’aise, en quelque sorte couvert par l’antériorité d’un autre auteur, pour consacrer un chapitre du tome II de mon livre « La Société Angélique » à ce thème. Si le créateur de Tintin est venu à Lyon sur les traces de ladite société, on peut raisonnablement penser qu’en suivant ses adeptes du XVIe siècle, dont Jean du Choul, Rabelais ou Philibert Delorme, il est venu aussi dans le Pilat et plus précisément jusqu’à la chapelle Saint-Sabin. C’est tout au moins ce que laissent fortement imaginer certains détails de l’album « Le trésor de Rackham le Rouge », qui fait suite au « Secret de la Licorne ».

Malheureusement, il n’est pas possible, pour des problèmes de copyright, de reprendre ici les illustrations d’Hergé. Je ne peux que renvoyer les internautes curieux vers les albums cités, en donnant lorsque c’est nécessaire les références précises des vignettes où chacun pourra vérifier mes dires. J’emploie pour cela la méthode de notation classique. Chaque page se compose de quatre bandes horizontales ou « strips », elles-mêmes composées d’un certain nombre de vignettes. Les bandes sont identifiées selon leur position de haut en bas par une lettre de A à D, et les vignettes sont numérotées selon leur ordre de gauche à droite. Ainsi « C2 » signifie : troisième bande, deuxième vignette.

Sur la piste du trésor

Il n’est sans doute pas inutile de résumer l’histoire. Tintin découvre sur un marché aux puces une maquette d’un navire ancien, la Licorne. Il décide de l’acheter pour l’offrir à son ami le capitaine Haddock. Mais la maquette est très convoitée, par un collectionneur d’abord, et surtout par deux antiquaires véreux et redoutables, les frères Loiseau. C’est que la maquette a un secret : elle existe en fait en trois exemplaires, et chacun contient un parchemin. Les trois parchemins réunis révéleront l’emplacement d’un trésor, celui du pirate Rackham le Rouge, tué en 1698 par le chevalier François de Hadoque, un ancêtre du capitaine, fidèle sujet du roi Louis XIV, capitaine du vaisseau la Licorne. C’est un trésor fabuleux, provenant de l’attaque d’un vaisseau espagnol, « de quoi payer dix fois la rançon d’un roi ». Le chevalier a réussi à faire sauter la Licorne, dont les pirates s’étaient rendus maîtres. Il a légué son secret à ses trois fils, sous la forme d’une énigme en trois parties contenues dans chacune des trois maquettes de la Licorne, qu’il a fait réaliser pour chacun des « trois frères unys ». Mais les trois enfants du chevalier n’ont sans doute pas suivi la volonté de leur père, et les trois maquettes ont gardé leur secret. Le capitaine ne conserve guère de son ancêtre que son journal de bord, dans lequel il a consigné son histoire, et un tableau, son portrait avec en arrière-plan le vaisseau la Licorne. Après de nombreuses péripéties, qui prennent fin au château de Moulinsart, propriété des frères Loiseau, Tintin et le capitaine réussissent à retrouver les trois parchemins et à percer leur secret : en les superposant et en les regardant par transparence, apparaissent les coordonnées d’une île des CaraÏbes près de laquelle gît encore l’épave de la Licorne, et où sans doute les attend le trésor.

Tintin et le capitaine Haddock montent une expédition. Il faut noter que la bande dessinée diptyque paraît au cours des années 1942 – 1943. La Belgique est occupée. Les déplacements y sont contrôlés. Monter une expédition maritime pour traverser l’Atlantique est une pure utopie. L’histoire se déroule donc dans une sorte d’univers parallèle où la guerre n’existe pas. À bord du chalutier le Sirius, aidés par le professeur Tournesol et les Dupond-Dupont, Tintin et Haddock partent à la pêche au trésor. Ils se rendent sur les coordonnées : n’importe quel atlas un peu détaillé permet de voir que le point est situé dans la Mer des Caraïbes, au nord de Saint-Domingue (d’où est partie la Licorne), tout près des Îles Caïcos. Nos héros n’y voient rien d’autre que la mer couleur d’émeraude, avant de réaliser leur erreur : « Capitaine, nous sommes des ânes ! », s’exclame Tintin. Il fallait bien sûr compter les degrés de longitude en fonction du méridien de Paris, en usage à l’époque. Rebroussant chemin, ils découvrent l’île, toujours au large de Saint-Domingue mais plus à l’est. Puis ils trouvent l’épave, ils en rapportent divers souvenirs, mais pas le trésor, hélas, qui demeure introuvable…

Grâce aux indications fournies par le texte, on sait que l’île est découverte le soir du 20 juin, et nos héros y débarquent au matin du 21 juin. À ces dates, le soleil, quittant le signe des Gémeaux, entre dans le signe du Cancer. Précisément, les Gémeaux de l’histoire, les Dupond-Dupont, se font pincer par un crabe (le Cancer) en débarquant sur l’île ! Quant à Tintin et Haddock, oui ce sont vraiment des ânes, puisque deux des étoiles de la constellation du Cancer se nomment Asellus Borealis et Asellus Australis, soit « le petit âne du nord » et « le petit âne du sud ». La recherche du trésor est abandonnée le 15 juillet, jour du lever héliaque du Petit Chien. Le Sirius rentre à son port d’attache le 23 juillet. Toute l’aventure est donc placée sous le signe du Cancer. Dans le ciel, sous l’espace attribué à ce signe zodiacal se superposent les constellations du Petit Chien (Milou…), de la Licorne et du Grand Chien, dont l’étoile principale est Sirius. Quand on vous dit que l’œuvre d’Hergé est à double lecture !

Mais l’aventure n’est pas terminée. Grâce à des parchemins patiemment reconstitués par le professeur Tournesol, on apprend que le chevalier de Hadoque avait reçu de Louis XIV, en remerciement, le château de Moulinsart. Or, suite à l’arrestation des frères Loiseau, ce château est à vendre. Le capitaine rachète la demeure de son ancêtre. En visitant ses caves, Tintin et Haddock aperçoivent dans une niche, à moitié masquée par un grand tableau retourné, appuyé contre un mur, le haut d’une statue d’un personnage âgé et barbu, tenant une croix dans la main gauche. Son auréole légendée (Sanctus Johannes) permet de l’identifier comme saint Jean, et le livre qu’il tient dans l’autre main comme l’Évangéliste. « Nous sommes sûrement dans une ancienne chapelle », remarque Tintin, qui soudain a une illumination : « et resplendira la croix de l’Aigle », disaient les parchemins donnant la clé du trésor. L’aigle, réalise Tintin, c’est justement l’emblème de saint Jean l’Évangéliste. La statue est dégagée de ce tableau (aussi haut que Tintin) qui la dissimule en partie, et apparaît alors aux pieds du saint, outre un aigle aux ailes déployées, un globe terrestre quadrillé par les lignes des longitudes et des latitudes. L’île où nos héros sont allés à la pêche au trésor y est portée, c’est en fait un bouton commandant l’éjection d’une calotte. Le globe est creux, il contient le trésor de Rackham le Rouge, que le chevalier de Hadoque avait tout simplement rapporté chez lui… Tout est bien qui finit bien !

De Moulinsart au Pilat
Chapelle Saint-Sabin, l’autel et le tableau, avant restauration

Pour la plupart des lecteurs, ce passage des pages 60 et 61 du « Trésor de Rackham le Rouge », où apparaît la statue de saint Jean, n’a rien de plus mystérieux. Mais le fait que cette statue soit masquée par un grand tableau retourné est un signe. L’aventure est partie de la maquette d’un vaisseau que l’on retrouve sur un tableau, elle se termine sur une statue masquée par un tableau. C’est un double effet miroir, la statue est peut-être elle aussi le reflet d’un tableau, et ce tableau, qui doit exister quelque part, représente sans doute aussi une statue… Pour les lecteurs pilatois et attentifs, connaisseurs de leur patrimoine, de nombreux détails présents dans ces pages renvoient à la chapelle Saint-Sabin et au tableau qui l’orne : on y voit un semblable saint personnage âgé et barbu, dont le bas du corps est lui aussi masqué, en l’occurrence par le tabernacle de l’autel ; un sol quadrillé de lignes tout comme le globe terrestre ; un aigle en tous points identiques ; et une statue ! On pourrait même y ajouter la croix dorée surmontant le tabernacle de la chapelle Saint-Sabin, qui semble trouver son reflet dans les caves de Moulinsart (page 60, B3 et C3), mais il convient de laisser quand même une certaine part au hasard. Certes nous avons d’un côté saint Jean l’Evangéliste et d’un autre saint Sabin. Ce ne sont pas les mêmes personnages, mais en apparence seulement, car nous verrons que saint Jean se cache astucieusement dans le tableau de Saint-Sabin. Et il y a d’autres liens tout aussi subtils, d’autres vignettes qui renvoient à des détails de cette toile, bien trop sans doute pour que tout ne soit qu’un hasard… Tout en développant ces liens, il nous faut assurer l’étude détaillée de notre tableau, qui lui aussi peut délivrer un enseignement bien caché.

Saint-Sabin est une chapelle rurale, perchée sur une crête du Pilat, dominant la commune de Véranne. Elle a été construite en 1683, sous le règne de Louis XIV, mais a remplacé un édifice plus ancien, déjà cité en 1317. Le Sabin honoré ici est un saint local et inconnu de l’Église, un ermite qui aurait évangélisé le Pilat, et à qui la tradition populaire donne une paire de bœufs pour compagnons. Le tableau qui décore la chapelle remonte sans doute lui aussi à la fin du XVIIe siècle. Cette toile de grande taille représente en revanche l’un des seuls saints nommés Sabin que connaisse l’Église, bien que ce personnage ne soit jamais venu dans le Pilat. Évêque d’Assise en Italie au IIIe siècle, Sabin fut invité par l’empereur Maximien à vénérer une statue de Jupiter. L’évêque la prit entre les mains et aussitôt la statue tomba en morceaux. Sabin eut les mains coupées et fut jeté en prison où il mourut, non sans avoir accompli plusieurs miracles. Selon une autre version, Sabin était évêque de Spolète, et son tortionnaire était un certain Vénustien, mais l’histoire reste globalement la même. C’est l’épisode représenté par le tableau. Sabin est en habits d’évêque, il tient sa crosse de la main gauche, et de la main droite il montre le piédestal sur lequel était placée la statue de Jupiter. C’est une sorte de courte colonne cylindrique, décorée de têtes de béliers reliées par des guirlandes végétales. À l’époque où le tableau était placé derrière l’autel, qui le masquait en partie, il fallait agir comme Tintin : le dégager des objets qui l’encombraient pour découvrir le bas de la toile. Aujourd’hui, le tableau restauré a changé de place et est exposé contre le mur du fond de la chapelle, où il est mieux visible.

Détails du tableau : le piédestal, l’aigle, la statue brisée. Photo (avant restauration) et interprétation au trait

On remarque donc dans la partie basse, comme le fait le capitaine Haddock pour la statue de saint Jean, un aigle aux ailes déployées. Puis une statue gisant à terre, brisée en plusieurs morceaux : celle de Jupiter, un dieu toujours accompagné d’un aigle, comme saint Jean... On observe en particulier la tête et les mains, éparpillées sur le sol carrelé. Sabin a remplacé la statue, sur le piédestal, par un livre qui est sûrement la Bible, ou l’Évangile : la religion chrétienne supplante ainsi les anciens dieux. La partie droite du tableau est occupée par une colonne cylindrique, dont on ne voit pas le haut, posée sur un socle parallélépipédique. En arrière-plan on devine des tentures, et un curieux cordon terminé par un pompon, pendant au milieu de l’espace. À droite une ouverture laisse apercevoir le ciel nuageux. On remarque également ce sol carrelé. Mais curieusement les carreaux des deux côtés du tableau sont de tailles différentes, petits à gauche et plus grands à droite, et même leur coloration paraît légèrement varier : la couleur chaude à gauche, dans les ocres, laisse place à un ton pierre à droite, dans les gris. Il y a des défauts de perspective évidents, les lignes de fuite formées par le quadrillage du carrelage et par le socle de la colonne ne convergent visiblement pas vers un même point. Revenons dans la cave du château de Moulinsart (voir la page 60 de l’album) : elle présente des murs successivement en briques et en pierres. Soit des carreaux de différentes tailles, les petits de couleur ocre, les grands de couleur pierre… Comme sur le tableau de Saint-Sabin !

La partie basse du tableau (après restauration) : remarquer les différences de carrelages, briques à gauche et pierres à droite, comme les murs de la crypte de Moulinsart

Le tableau de Saint-Sabin, tout comme l’aventure de Tintin, évoque fortement le ciel : le Bélier et l’Aigle sont des constellations, Jupiter est une planète. L’aventure de Tintin est placée sous le signe du Cancer, dont l’étoile alpha est Acubens, un nom qui veut dire « l’homme couché ». N’est-ce pas un homme couché que dessine la statue de Jupiter jetée à terre ? « Et resplendira la croix de l’Aigle » : cette phrase, et la majuscule au mot Aigle, laisse imaginer que c’est de la constellation du même nom que l’on parle, laquelle forme une croix en effet. Son étoile alpha est Altaïr, ce qui veut dire « l’aigle en vol », le symbole de Zeus/Jupiter.

Maintenant, allons au-delà des simples apparences. Je dois remercier ici Michel Barbot qui, dans une étude consacrée au tableau de Saint-Sabin, a mis en évidence un certain nombre de curiosités. Il n’est pas possible de reprendre ici en intégralité cette étude très fouillée, j’en résume les points essentiels en espérant ne pas trahir la pensée de notre ami, féru de kabbale et de symbolisme.

Le bain de la purification

Les restes disloqués de Jupiter, posés sur le sol plat, évoquent l’image de deux nageurs aux styles différents. Le corps semble exécuter un mouvement de crawl, nage certes moderne mais qui n’a fait que perfectionner une méthode déjà ancienne. Le second baigneur, dont ne semblent émerger de l’eau que la tête et les mains, paraît nager la brasse. On dirait qu’il a terminé sa course ou sa danse aquatique, il arbore le sourire du vainqueur.

Dans la langue hébraïque, la main et la tête se disent Yad et Rosh. Ces deux mots sont à l’origine de deux lettres : le Yod et le Resh. L’alternance main – tête – main forme une véritable équation kabbalistique. Les lettres Yod – Resh – Yod ainsi évoquées écrivent le mot Yêri, « tir », dont la racine est Yéra, « tirer, jeter (à terre, à la mer) », mais aussi « indiquer, instruire, jeter les fondements, ériger ». Ainsi la chute de la statue de Jupiter peut s’interpréter de bien des façons assurément complémentaires les unes des autres. Chaque lettre hébraïque ayant une valeur numérique, l’équation Yod – Resh – Yod (10 + 200 + 10) génère le nombre 220. Par une gymnastique intellectuelle chère aux kabbalistes, on peut ainsi associer Yêri à Brih’éi (verrouillage) et à Tihour (purification), tous deux de valeur 220. Ce « tir » qui est aussi un « verrouillage » et une « purification » rappelle le chapitre 2, verset 7, du Livre de Jonas : « Jusqu’aux extrémités des montagnes, je suis descendu, la terre me verrouillait pour toujours. Mais, de la fosse, tu as fait remonter ma vie, Yhwh, mon Dieu ». Pour les kabbalistes, Jonas « tiré » par Dieu remonte un à un tous les éléments sur lesquels repose la terre selon les enseignements du Talmud : la tempête, le vent, les montagnes, les eaux, les colonnes qui la soutiennent. Nos « nageurs » du tableau évoquent tout cela, à la fois par l’équation kabbalistique Yod – Resh - Yod et par les eaux dans lesquelles ils semblent immergés. Ils en sont à la quatrième phase de la remontée : baignant dans les eaux purificatrices, sur lesquelles sont posées les colonnes.
Il y a deux autres vignettes dans l’album « Le trésor de Rackham le Rouge » qui rappellent le tableau de Saint-Sabin. La première est la case C2 de la page 43. Le capitaine Haddock est dans l’eau, on ne voit de lui que la tête (barbue) et les deux mains. Formant lui aussi l’équation Yod – Resh – Yod, Il « tire » sur un cordage pour s’accrocher. Par rapport au tableau, on dirait que le second nageur, formé par la tête et les mains de Jupiter, a saisi le cordon qui pend au-dessus de saint Sabin pour le tirer. Que va-t-il en faire ? Rien sans doute, il ne lui est pas destiné… La seconde vignette est à la fin de l’album, nous y reviendrons plus tard.

Laissons donc planer le mystère un instant, pour écouter la « voix de celui qui crie dans le désert », saint Jean le Baptiste. Le « verrouillage » de Jonas, qu’il faut comprendre comme une « purification », sa descente au fond des eaux situées aux extrémités des montagnes, puis sa remontée, tout cela apparaît dans une lecture chrétienne comme une préfiguration du baptême du Christ par Jean-Baptiste. Jean baptisait dans les eaux du Jourdain, fleuve sacré d’Israël, dont le nom hébreu est Yarden (qui descend), mot apparenté au Yêri généré par l’équation Yod – Resh – Yod. Le baptême du Christ est l’un des trois évènements au cours desquels Jésus fut « manifesté » aux hommes, les deux autres étant l’adoration des rois mages et les noces de Cana. L’Église a unifié ces trois évènements en une seule fête, l’Épiphanie (ce qui veut dire « manifestation »), jadis célébrée le 6 janvier. Aujourd’hui seul le souvenir des rois mages reste attaché à cette fête chrétienne, au cours de laquelle on « tire » les rois, symbolisés par une fève cachée dans une galette. La forme de la fève conduisit à la remplacer par un bébé en porcelaine, populairement nommé « baigneur », puis par divers symboles qui aujourd’hui font la joie des collectionneurs. La galette des rois traditionnelle présente des lignes entrecroisées, qui ne sont pas sans rappeler à la fois le sol carrelé du tableau, sur lequel évoluent nos « baigneurs » et saint Sabin, et le globe terrestre du trésor, au pied de la statue de saint Jean à Moulinsart. Ce quadrillage qui évoque les mailles d’un filet de pêche se dit en hébreu Rishet, mot signifiant aussi « filet, rets, grille ». La racine de ce mot est Rashat, un nom qui n’est pas sans rappeler celui du Crêt du Rachat, l’un des six sommets de la zone des crêts du Pilat, voisin de l’Œillon ou du Crêt de la Perdrix. Le rachat, en ancien français comme en patois local, désigne l’épervier… voire l’aigle !

Trois Frères unys et trois Saints Jean

Derrière l’image de saint Sabin brisant la statue de Jupiter, se cache en fait l’image des deux saints nommés Jean, le Baptiste et l’Évangéliste, voire d’un troisième Jean… Ainsi il va être encore plus aisé qu’on ne l’aurait pensé de passer de la statue de saint Jean de Moulinsart au tableau de saint Sabin. D’autant que la statue représente un vieillard barbu, ce qui n’est guère courant. On représente généralement saint Jean en jeune homme imberbe et parfois efféminé, on sait d’ailleurs ce que cette habitude a entraîné comme interprétations ! Le saint Jean de Moulinsart n’est pas sans offrir quelque air de famille avec le saint Sabin du tableau. Jupiter écartelé en deux baigneurs, au pied du piédestal orné de têtes de béliers, représente, dans une analyse chrétienne, les deux Jean. Chacun d’entre eux est évoqué par ses attributs : le bélier et la tête coupée pour le Baptiste, le livre et l’aigle pour l’Évangéliste. La Tradition évoque trois Églises : l’Église exotérique de Pierre, l’Église ésotérique de Jean, et l’Église alchimique de Jacques. Ce Jean serait en fait un troisième personnage, semblable à la troisième face invisible de Janus. Jean, Jonas, Janus : la structure consonantique reste la même ! Ce troisième saint Jean apparaît au Moyen-Âge sous les traits du mystérieux Prêtre Jean, souverain d’un pays invisible. Saint Sabin apparaît dans le tableau, au niveau de la symbolique, comme le troisième Jean. La toile représenterait ainsi le courant johannique véhiculant la tendance gnostique de l’Église et sa connaissance cachée. Sur la colonne marquée d’un bélier, Jean/Sabin a posé le livre de la doctrine secrète.

Les « trois frères unys » que sont Tintin, le capitaine Haddock et le professeur Tournesol, paraissent bien semblables aux trois saints Jean discrètement évoqués par le tableau. Tintin en reporter et journaliste n’est-il pas comparable à saint Jean l’Évangéliste, auteur d’un évangile, d’épîtres et de l’Apocalypse ? Haddock, en marin pêcheur barbu, n’est-il pas comparable à saint Jean-Baptiste s’apprêtant à baptiser Jésus/Tintin dans le Jourdain (page 24, D3) ? Et le haddock étant un filet d’aiglefin fumé, cet « aigle fin » ne rappelle-t-il pas l’aigle de Jupiter et de saint Jean ? Tournesol enfin, pénètre dans l’ancienne chapelle par une porte entre deux colonnes (page 61, D2), c’est la fameuse ultime vignette évoquant le tableau de Saint-Sabin, où l’évêque se tient lui aussi entre deux colonnes. Tournesol tient dans la main gauche son parapluie, dont le manche n’est pas sans ressembler à la crosse d’un évêque… Le pendule qu’il tient dans la main droite évoque quant à lui ce bizarre « pompon » qui pend au bout d’un cordon, au-dessus de saint Sabin. C’est exactement comme s’il l’avait tiré pour s’en faire un pendule ! Car c’est à lui qu’il était destiné… Même l’arrière-plan de la vignette, avec un battant de la porte fermé et l’autre ouvert sur un fond obscur, évoque l’arrière-plan du tableau, séparé en deux parties verticales, l’une claire et l’autre sombre.

La danse de l’illumination

Suivant la Légende Dorée, il apparaît que l’apôtre Jean, l’Évangéliste, a pour symbole l’aigle mais aussi la perdrix. En hébreu perdrix se dit qoré, c’est-à-dire « celle qui crie ». Comment ne pas penser ici à Jean-Baptiste criant dans le désert ? L’autre nom hébreu de la perdrix est ‘hogla, mot apparenté à ‘hog, « cercle », ‘hagor, « ceinture », et ‘hagag, « tourner en cercle, danser, célébrer ». Dans la Grèce antique, la perdrix était consacrée à Aphrodite, et lors des danses de printemps les danseurs imitaient la danse de la perdrix mâle simulant une claudication, rappelant celle d’Héphaïstos, l’époux d’Aphrodite. Dupont et Dupond, pincés au pied par un crabe, débarquent sur l’île au trésor en claudiquant (page 26, A1)… comme des danseurs imitant la perdrix ! Jadis les pèlerins accédaient à Saint-Sabin par un chemin traversant le Bois de la Corée : oublions la lointaine Corée pour nous souvenir plutôt que perdrix se dit en hébreu… qoré !

La chapelle Saint-Sabin, telle qu’elle apparaissait aux pèlerins depuis le vieux chemin du Bois de la Corée

En 1555 le lyonnais Jean du Choul visita le Pilat et en laissa une description en latin. Ce juriste était le fils du magistrat et humaniste Guillaume du Choul, l’un des piliers des cercles érudits de la Renaissance lyonnaise, qui devaient donner naissance à la Société Angélique. On trouve dans le livre de Jean du Choul une curieuse évocation de Saint-Sabin, lieu qu’il qualifie d’oracle. L’auteur dit qu’il ne lui appartient pas de se faire l’écho de bruits incertains, puis il croit devoir ajouter cette phrase étonnante : « Je n’ignore pas que si l’on tourne sur soi-même, on croit voir les montagnes peu à peu se pencher, ridées en leur cime, puis taillées en pointe ou imbriquées les unes dans les autres comme des tuiles creuses ». Faut-il en conclure qu’ici se déroulaient des rituels consistant à tourner sur soi-même jusqu’à avoir des visions prophétiques ? Rituels en rapport avec ces valeurs de la perdrix hébraïque ou grecque, attribut des deux, ou des trois, saints Jean ? Au Moyen-Âge, certains évêques effectuaient dans leur cathédrale, en quelques occasions bien précises, des danses rituelles. Dans certaines de ces danses ils tourbillonnaient ainsi que le faisaient les Juifs dans le Temple de Salomon. Dans la cathédrale de Chartres les danses pouvaient se faire sur le labyrinthe, lequel était, selon une tradition oiselée rapportée par Robert Graffin, « le jeu de Jean que jouent les gens ». Mais très vite le clergé ignora et interdit même de telles frivolités. En 1656 des chaises furent placées sur le labyrinthe mettant fin ainsi aux cheminements, aux jeux et aux danses. La chapelle Saint-Sabin possédait un sens de circulation particulier, officiellement pour faciliter l’écoulement du flot des pèlerins. C’est ce qu’Henri Vincenot nomme un « petit labyrinthe ». Sur le tableau, on remarque le geste ample de saint Sabin. Son aube violette semble voleter au-dessus de sa chaussure, ce qui n’est pas sans suggérer un mouvement. Avec un peu d’imagination, on pourrait croire qu’il vient d’effectuer une giration rappelant une danse rituelle.

Page 61 de l’album « Le secret de la Licorne », Tintin comprend enfin le sens des parchemins, clé du trésor. « C’est de la lumière que viendra la lumière », car il faut regarder les trois parchemins en transparence. Des nombres donnent la position d’une île, que nos héros découvriront. Mais comme le remarque P.-L. Augereau, ces « nombres-île » renvoient en réalité au véritable « nombril » que forme l’île-bouton sur le globe terrestre, dans les caves du château de Moulinsart, aux pieds de la statue de saint Jean. À chaque occasion, la soudaine compréhension de l’énigme, l’illumination, amène Tintin à esquisser quelques pas de… danse. Une danse de joie exécutée page 62 (A2) du « Secret de la Licorne », et pages 50 (C2) et 60 (C3) de l’album suivant, « le trésor de Rackham le Rouge ».

Sur le méridien de Rachkam le Rouge et des comtes du Forez

Deux universitaires belges, Daniel Justens et Alain Préaux, se sont penchés sur la sémantique des noms des personnages d’Hergé. Il apparaît que ces noms présentent souvent une accumulation de consonnes, répétitives en terme de phonétique. Rackham doit son nom à un authentique flibustier des Caraïbes du XVIIe siècle, Jean Rackam. Hergé a rajouté un H, non sans raison sans doute. Le message est peut-être qu’il faut garder cet H mais supprimer le K inutile. Le nom peut alors valablement se simplifier en Racham. Il est trop tentant d’éliminer aussi le M pour en faire Racha, rasha, le filet, le quadrillage, le Crêt du Rachat, l’aigle… Le filet du chalutier Sirius pour aller à la pêche au trésor, le quadrillage des latitudes et longitudes sur le globe terrestre, l’aigle aux pieds de saint Jean l’Évangéliste… Autant de représentations bien visibles dans l’album « Le trésor… », en particulier page 60. Et « le rouge », comme la perdrix rouge qui selon la légende fut sacrée reine sur le plus haut sommet du Pilat, devenu le Crêt de la Perdrix, voisin du Rachat ! Dans cette optique, le trésor royal de Rackham le Rouge devient le trésor royal du Pilat ! Ou plutôt « le royal secret des six crêts » : je ne peux que renvoyer mes lecteurs vers ce chapitre ainsi titré du tome I de mon livre « La Société Angélique ».

Tintin réalise que les coordonnées données par le chevalier de Hadoque se réfèrent au méridien de Paris, pas à celui de Greenwich : il leur faut donc repartir d’environ 2° 20’ vers l’est pour trouver l’île. Ces 2° 20’ n’évoqueraient-ils pas aussi le nombre 220 généré par l’équation Yod – Resh – Yod, elle-même suggérée par l’alternance main – tête – main du tableau ? Cet écart, si on le reportait vers l’est à partir du méridien de Paris, correspondrait au méridien 4° 40’ (Greenwich) qui traverse le Pilat… Et le trésor qui équivaut à dix fois la rançon d’un roi…

À la fin de l’album, le capitaine Haddock s’installe donc à Moulinsart, ce château que Louis XIV avait donné à son ancêtre pour le récompenser de ses grands mérites. C’est un tournant dans la saga des aventures de Tintin : fini l’austère petit appartement bruxellois, Haddock devient désormais un châtelain. Seul le professeur Tournesol dans un premier temps s’installe avec lui au château, comme nous l’apprend l’album suivant « Les sept boules de cristal », cherchant dans les environs « un tombeau mérovingien », un détail qui n’est pas innocent ! Puis Tintin finira par venir y habiter lui aussi. Le village et le château de Moulinsart sont imaginaires. Pourtant il y a dans la région du Brabant wallon, au sud-est de Bruxelles, de nombreux toponymes terminés en « sart », laissant imaginer que Moulinsart puisse être lui aussi dans ce secteur. On peut citer le château de Moriensart, la commune de Maransart, ou celle plus importante de Rixensart. Nous sommes toujours aux alentours du méridien 4° 40’… En réalité il faut chercher Moulinsart « plus à l’ouest », comme le signale habilement le pendule du professeur Tournesol. C’est tout simplement une petite commune dont Hergé a inversé le nom : Sart-Moulin, au sud de Bruxelles, tout près de Waterloo. Pour le château, Hergé s’est inspiré de celui de Cheverny (Loir-et-Cher), en l’amputant simplement des deux pavillons carrés au bout des ailes latérales.

Le roi Louis XIV désignait le chevalier de Hadoque par l’expression « notre cher et aimé François ». Pour Serge Tisseron, ces mots ne peuvent que signaler un fils bâtard et non reconnu. C’est un clin d’œil d’Hergé, dont le père était le fils illégitime du roi des Belges Léopold II. Ce roi amateur de gaudriole et d’amours ancillaires ne trouvait pas grâce aux yeux du créateur de Tintin, qui eût sans doute préféré descendre de Lycaon, le roi mythique de l’Arcadie, devenu la constellation du Loup. Mais n’est-ce pas son fils bâtard, un animal mi-chien « mi-loup », qui est devenu le fidèle compagnon de Tintin ? Et ne serait-ce pas en suivant une certaine « piste du loup » qu’Hergé serait venu dans le Pilat forézien ? Car voici un autre clin d’œil révélateur : le blason qui orne la porte d’entrée du château de Moulinsart, et que l’on peut voir nettement dans l’album « Les sept boules de cristal », représente un dauphin surmonté d’une couronne, autant de symboles d’une filiation royale. Mais le dauphin est aussi — et surtout ! — l’emblème héraldique du Forez, un nom qui s’écrivait jadis Forest. Et Moulinsart n’est-il pas, selon Tintin (« Le secret de la Licorne », page 48, D2), « une véritable forêt » ?

Le Forez dont les comtes, avant de se mettre sous la protection de la couronne royale française, se faisaient sacrer en secret, aux alentours de l’an mille, au sommet du Crêt de la Perdrix, le point culminant du Pilat…

Bibliographie

Bertrand Portevin, « Le monde inconnu d’Hergé » et « Le démon inconnu d’Hergé », Dervy, 2001 et 2004. Dans ce second livre, lire en particulier le chapitre intitulé « Hergé à Rennes-le-Château » !
Pierre Louis Augereau, « Hergé au pays des Tarots », Cheminements 1999.
Daniel Justens et Alain Préaux, « Tintin, ketje (gamin) de Bruxelles », Casterman 2004.
Serge Tisseron, « Tintin et le secret d’Hergé », Hors Collection / Presses de la Cité 1993.
Benoît Peeters, « Le monde d’Hergé », Casterman 1990.
Robert Graffin, « Chartres 3, sis et 7 et gal 13 or », éditions Robert Graffin.
Henri Vincenot, « Les étoiles de Compostelle », Denoël 1982.
Michel Barbot, « Le tableau de Saint-Sabin ou les trois frères unys », non publié.
« Constellations - atlas illustré », Gründ.
Cédérom « Autoroute », Microsoft.

Patrick Berlier,
avec la collaboration précieuse de Michel Barbot