
En suivant les travaux de Daniel Réju
Les étranges et inévitables domaines de la Camarde
Si la France est riches de mystères jusqu’au plus éloigné
de ses provinces. Ces derniers, le plus souvent sont colportés
par une mémoire populaire de plus en plus défaillante et
imprécise. En effet, souvent à l’origine de ce mode
de transport des récits traditionnel étaient ces soirées
d’hiver où, dans le crépitement de l’âtre,
l’ancêtre contait ce passé sous forme de légendes
et chroniques merveilleuses. Et, si on pouvait esquisser un sourire à
l’énoncé de ces récits, ce dernier s’effaçait
souvent au grincement d’une planche, d’un cri d’oiseau
de nuit ou d’une bourrasque de vent… On peut aussi hausser
les épaules à ce qu’on peut prendre pour un folklore
dépassé par le progrès et la télévision.
Il n’empêche que ce fond populaire est souvent composé
de nombreux pans oubliés de notre Histoire qui, elle-même,
est le fait d’événements historiques de la vie passée
de notre pays.
Si cette vie est celle de tous, elle a également sa limite pour
chacun de nous et pour les acteurs de ce théâtre. Ce point
crucial et final est souvent entouré d’un halo de respect
superstitieux et souvent craintif qui s’imprimait plus facilement
autrefois dans la mémoire et la tradition.
Ainsi chaque région disposait de sa Camarde et sa cohorte de personnages
et faits sur lesquels planent souvent d’étranges histoires
entre mythes, légendes et réalité puisqu’autrefois
il ne pouvait y avoir de fumée sans feu.
Si notre site France Secret s’intéresse à l’histoire
insolite, oubliée ou énigmatique, il ne peut faire fi de
ce dernier passage obligé pour les plus petits comme pour les plus
grands. Daniel Réju, une fois encore, sera notre guide au fil des
régions sur les lieux énigmatiques qui seraient autant de
portes, balises, lambeaux et passages pour l’au-delà. Nous
commencerons par la Bretagne représentant une des plus riches régions
en matière de sauvegarde de ses traditions et superstitions liées
au royaume des morts.
L’exemple des moines rouges
Certes, nous le verrons, souvent il y a confusion entre des événements
violents, certains lieux et faits parfois sans lien avec les précédents.
L’exemple le plus marquant est celui, que nous verrons dans cet
article, ou la mémoire d’un sinistre endroit se mélange
avec des personnages tels que les moines rouges… assimilés
aux templiers. Le rapprochement fut d’autant plus facile qu’à
l’époque de leur chute inique on a pu leur faire porter toute
la monstruosité possible et imaginable. La superstition à
fait tout le reste. Ici ce sont des religieux débauchés
revêtus de noirs… ou de blanc sale… Là ce sont
des moines, ivrognes et meurtriers s’adonnant aux pires sabbats.
Hors il est utile ici de rappeler que si ces moines rouges ont bel et
bien existés, et qu’il s’agissait effectivement de
templiers, on en oublie un peu vite, et sans doute volontairement, l’origine.
Ce nom de « moines rouges » provient du fait que les chartreux
hospitalisèrent près de leurs maisons ces malheureux ne
sachant où se réfugier. L’abri donné à
ces parias, comme près de la Grande Chartreuse, portait parfois
le nom de « maison des moines rouges » Cependant s’ils
fuyaient, ces templiers n’en gardèrent pas moins leur manteau
frappé de la croix rouge… de ce rouge dont ils étaient
fiers même dans la persécution et dont, tout autant, jamais
les auteurs de leur destruction ne se décidèrent à
s’empourprer le front de la honte de leurs actes.
Le savoir ésotérique des templiers leur permettait de pressentir
un lieu, souvent semé d’antiques vestiges, et d’y implanter
leur maisons principales, comme par exemple la commanderie de Marlette,
dans le Massif du Pilat, construite sur un tertre mégalithique
dont il restait, il y a encore vingt ans d’importants vestiges…et
qui se trouvait précisément pas très loin de la maison
d’été des chartreux de Ste croix en Jarez !
Nous profitons de ce chapitre pour remercier Patrick S.B. pour nous avoir
permis de présenter une photographie de Daniel Réju, un
peu trop vite oublié du milieu des chercheurs où il tint
une place de choix.
La contrée de la mort en Bretagne
« Un des traits
par lesquels les races celtiques frappèrent le plus les Romains,
ce fut la précision de leurs idées sur la vie future...
Les prêts et les contrats qu'ils signaient en vue de l'autre monde.
Les peuples plus légers du Midi voyaient avec terreur, dans cette
assurance, le fait d'une race mystérieuse, ayant le sens de l'avenir
et le secret de la mort »
Ces lignes, qu'écrivait Renan au siècle dernier, évoquent
avec précision le caractère de l'âme bretonne. Les
Bretons ont toujours ressenti l'attrait du surnaturel, et la mort —
qu'ils ont même personnalisée — exerce sur eux une
trouble fascination. Dans ce pays d'arides immensités, de landes
de bruyères et d'ajoncs, de rochers déchiquetés par
les vents de la mer, de ciel gris éternellement bas, tout se prête
à l'intervention constante des forces surnaturelles, aussi bien
la nature que les hommes ou les pierres. Si l'Armorique compte quelques
fantômes et manoirs hantés bien déterminés,
ils se fondent dans une masse car en fait, ici, tout est hanté.
Curieusement, c'est grâce à un historien byzantin, Procope,
que nous est parvenue la relation la plus complète d'une des principales
croyances celtes relatives à la mort.
Procope écrivait au VIe siècle après Jésus-Christ,
et la «
Légende de la Mort » qu'il transcrit était alors
bien vivace dans la foi populaire. On peut supposer que l'origine de celle-ci
remonte très loin dans le temps, peut-être a l'aube même
de la civilisation celte. L'historien situait le royaume des morts dans
l'île de Bretagne, mais les anciens Bretons le nommaient indifféremment
« Ile lointaine », « Ile d'Avallon », «
Palais de cristal au-delà de la mer ». Les Bretons armoricains
affirmaient être voués au passage des Ames. Durant leur sommeil,
ils étaient parfois réveillés par des coups frappés
à la porte de leur chaumière. Ils se levaient alors en hâte
et voyaient, proche de la grève, une barque inconnue, apparemment
vide, s'enfonçant néanmoins au-dessous de sa ligne de flottaison
: car, en réalité, elle était chargée d'âmes...
Le marin se mettait, aux rames, et, guidé par une force irrésistible,
il parvenait bientôt au rivage de « Grande-Bretagne ».
Une voix mystérieuse présentait les trépassés,
annonçant la fonction qu'ils exerçaient de leur vivant.
Alors, peu à peu, la barque s'allégeait: une à une,
à l'appel de leur nom, les âmes quittaient le bateau pour
le Royaume des Morts.
Cette légende s'est perpétuée en Bretagne. On la
raconte sous cette forme même en maints endroits, à la pointe
du Raz où la baie des Trépassés (bae an Anaon) est
considérée comme le point de départ vers le continent
des morts, au cap Sizun et à proximité de l'estuaire des
rivières, comme à Notre-Dame-du-Guildo sur l'Arguenon. Le
«tremener», passeur de rivière, était censé
véhiculer les âmes des défunts d'une rive à
l'autre d'un estuaire situé sur un périple qu'elles devaient
effectuer avant l'embarquement final. Pour cette raison, on le considérait
avec un respect où entrait une grande part de frayeur.
AN ANAON
En Bretagne, le purgatoire se situe sur terre. Dès le coucher
du soleil « an Anaon », nom collectif donné aux âmes
des trépassés, reprend possession des landes, des champs
et des bois, erre par les chemins creux... Les morts reviennent aux travaux
qui étaient les leurs de leur vivant. Jusqu'à ces toutes
dernières années, la nuit, certaines maisons n'étaient
jamais verrouillées et la braise de leur foyer recouverte de cendres
afin que les morts puissent raviver le feu s'ils venaient à s'y
installer jusqu'au lever du soleil.
Les morts ne sont pas les seuls à revenir nuitamment en pays breton
: les créatures surnaturelles, elles aussi, se manifestent, de
par les landes, les sentiers des marais et les rivages torturés.
L'Ankou, la Mort personnifiée, parcourt le pays sur une charrette
délabrée et grinçante, semant l'effroi et la désolation
au long de son chemin. Squelette décharné drapé dans
un linceul, il brandit une lance ou une faux et moissonne les âmes
que lui assigne le « Hopper-noz » ou « crieur de nuit
».
Les « lavandières de la nuit », quant à elles,
viennent laver les suaires des morts dans les lavoirs des vivants.
Au coeur des monts d'Arrée s'étend" le « Yeun
Ellez », le «Marais des Enfers», avec le « Youdig
», entrée directe du monde des ténèbres. Dans
cette contrée désolée, l'Ankou apparaît entouré
d'assistants, les « hommes blancs » qui le secondent pour
sa sinistre tâche. Parcourant les chemins solitaires, ou attentifs
à l'agonie d'un mourant, ces longs fantômes recueillent dans
un grand sac les âmes de ceux auxquels le paradis n'est pas destiné,
afin d'aller ensuite les déverser dans le «Yeun Ellez»,
au-dessus des eaux duquel elles erreront jusqu'au Jugement dernier.
Domaine de l'Homme noir également, qui, suivi de son chien, va
par les sentes des marais, annonçant la tempête et la colère
des forces éternelles, le «Yeun Ellez » mérite
bien sa réputation de région maudite.
MOINES ROUGES ET BATEAU DE LA NUIT
Maudits également,
sont les terribles « Moines rouges » que l'on retrouve un
peu partout en Bretagne.
Drapés dans des linceuls, comme l'Ankou, et montés sur des
squelettes de chevaux broutant l'herbe des tombeaux, ils galopent la nuit
au hasard de la lande, et abattent leur malédiction sur ceux qui
viennent par malheur à croiser leur chemin.
Ces fantômes maléfiques sont réputés (prétendus)
ceux des anciens templiers auxquels la mémoire collective bretonne
prête des crimes atroces. Ainsi, à Locmaria, faubourg de
Quimper, la tradition conserve le souvenir de trois chevaliers du Temple
qui auraient enlevée une jeune fille, puis enterrée vivante
sous leur maître-autel, alors que celle-ci se trouvait enceinte.
A Daoulas, une léproserie devenue par la suite commanderie de l'Ordre,
serait toujours hantée par les «Moines rouges».
Les templiers furent puissants en Bretagne, protégés par
des chartes de Conan IV, de la duchesse Constance puis de Pierre Mauclerc.
Il est curieux de noter que les chevaliers choisirent en général,
pour élever leurs commanderies, des lieux très anciennement
consacrés. Il arrive fréquemment, par exemple, de voir voisiner
des vestiges templiers avec des restes de mégalithes, des fontaines
sacrées et des centres de dévotion à la Triade celte.
Plus étonnant encore, les Bretons attribuent souvent, aux templiers
des sanctuaires construits bien après leur disparition : dans ces
cas, l'origine de l'édifice est toujours obscure ou mystérieuse,
et l'endroit s’avère être un « haut lieu »
fréquenté et vénéré depuis les plus
lointaines origines.
Le « bag-noz », le bateau de la nuit, embarcation parée
de nombreuses lumières, apparaît au coucher du soleil. Le
bateau semble vide, mais on entend toutefois le bruit des avirons et les
ordres lancés par le capitaine, fonction conférée
au premier mort de l'année.
Davantage encore, Ys appartient en propre à la mythologie bretonne.
Parfois on entend les cloches de la cité engloutie où, depuis
des siècles, les trépassés continuent de vaquer sans
trêve à leurs occupations de vivants. Et, la nuit de Noël,
on peut voir, au fond des eaux sombres et dansantes, l'église illuminée
resplendissante de mille feux.
ARTHUR ET AHES
A proximité de Huelgoat, en pleine forêt, s'étend
le « Camp d'Artus », fortification gauloise formée
par deux enceintes concentriques de pierres ET de poutres. Pour les habitants
de la région, il s'agit des vestiges d'un camp retranché
élevé par le roi Arthur lui-même. Jadis, ce camp était
gardé par des démons protégeant d'immenses trésors,
dont, celui de Merlin. Ils interdisaient, l'accès des enceintes
aux audacieux et la nuit, d'horribles hurlements résonnaient au
plus profond de la forêt.
En descendant le cours de la « Rivière d'Argent » qui
coule au sud du «Camp d'Artus» jusqu'au « Saut du Gouffre
», on parvient à l'emplacement du « Kastel ar Gibel».
Jadis ce château, construit à l'aplomb même du précipice,
appartenait à Ahés, fille de Gradlon et princesse d'Ys.
Elle y attirait ses amants et, au matin, faisait précipiter dans
le gouffre le jeune homme avec lequel elle venait de passer la nuit. Les
corps des malheureux allaient se fracasser contre les rochers. Lorsque
Allés se trouvait à Ys, un cavalier noir emportait le cadavre
de l'amant d'une nuit, gagnait Huelgoat au grand galop pour confier au
gouffre la dépouille de l'infortuné jeune homme.
Aussi, certaines nuits, entend-on retentir les clameurs de détresse
des sacrifiés.
Quant à Ahés, noyée par son père Gradlon à
l'instigation du moine Gwennolé, elle deviendra Marie-Morgane :
« Inutile condamnation. Devenue sirène, elle entraîne
les hommes à leur perdition par la magie de sa voix, la nudité
de son buste nacré, l'or de sa chevelure, l'émeraude de
ses yeux. Pour fuir lui-même cette vision, Gradlon s'enfonce dans
les forêts. Morgane sera toujours tueuse de marins. A jamais inconsolable,
le vieux roi surgit au passage des jeunes filles : " Elle fut le
désespoir de ma vie, gémit-il, elle sera ma honte dans l'éternité.
Je l'aimais plus que mon âme" » (I.G.M. Tracy –
Miroir de l’Histoire n°101)
CINQ BRETONS, UN CHEVAL ET...
UNE FEMME SANS TÊTE
En lisière
de la forêt de Paimpont coule la rivière d'Aff qui, née
près du carrefour de Haute Forêt, va se jeter dans le canal
de Brest à Nantes.
Jadis, son lit se situait en plein sous le couvert de l'antique Brocéliande,
domaine des druides, de Merlin et Viviane. Mais au cours des siècles,
inexorablement, régulièrement, les arbres vénérables
sont tombés.
Aussi, aujourd'hui, l'Art" franchit-elle la lisière quelques
kilomètres seulement après sa source, au niveau des Forges
de Paimpont, en un lieu dit le pont du Secret.
C'est là, d'après les romans de la Table ronde, que la
reine Guenièvre avoue son amour à Lancelot du Lac, alors
le «meilleur chevalier du monde». C'est là aussi, assure
la tradition, que, blottis, dans les fourrés, les deux amants fascinés
assistent au passage du grand cerf blanc, symbolisant le Christ, suivi
des quatre lions figurant les évangélistes.
Une pittoresque auberge, ancien relais de postes, se tient là maintenant,
sur le bord de la rivière. Les propriétaires, après
plusieurs mois de travaux, ont pu retrouver et dégager les substructures
de pierre du pont primitif.
Mais les nuits de cet endroit romantique sont pour le moins troublées.
En ce site prédestiné, comme il en est quelques uns, légendes,
phénomènes paranormaux des plus variés et apparitions
se recoupent.
Il est très rare de constater des cas de « matérialisation
de fantômes ». Or, au pont du Secret, plusieurs des occupants
de l'auberge ont vu, à maintes reprises, la même scène
se dérouler dans la cour vers minuit. Quatre Bretons en costume
traditionnel, installés autour d'une massive table de chêne,
boivent en soulignant leur dialogue silencieux de gestes véhéments
ou mesurés tour à tour. Puis un cinquième personnage,
Breton d'un autre âge lui aussi, les rejoint en tirant un grand
cheval gris par la bride. Tout s'évanouit alors en un instant.
Parfois aussi, retentissent d'horribles cris, presque insoutenables à
entendre, comme l'ultime révolte d'une agonisante. Ils semblent
provenir d'une vieille bâtisse située sur la route des Forges,
un ancien moulin où jadis une femme aurait été assassinée.
Les nuits d'été, le pont du Secret reçoit la visite
d'un spectre très particulier, celui d'une femme sans tête.
Celle-ci, vêtue d'une longue robe médiévale, avec
on sans voile ( les témoignages diffèrent sur ce point )
paraît flotter à ras de terre, dans la cour, le jardin ou
près du vieux pont.
Cette apparition, chose curieuse, n'a jamais pu être observée
qu'au mois de juin, époque du solstice d'été, une
fois la semaine environ.
A quels personnages peuvent correspondre les étranges hôtes
du pont du Secret? Nul ne sait. Les quatre Bretons buvant à table
rejoints par un homme tirant un cheval constituent la scène type
d’un relais de postes. Peut-être, correspond-elle à
un événement marquant se situant, sans doute, à l'époque
de la Chouannerie. Quant à la femme sans tête, la légende
assure bien qu'une fée nommée Réjane est enterrée
à côté du pont du Secret, mais rien ne précise
que celle-ci ait pu subir une décollation...
LES REVENANTS DE TRECESSON
Château
de Trécesson
A l'autre extrémité de la forêt, sur la lande de
Saint-Jean, le château de Trécesson, magnifique demeure seigneuriale
du XVe siècle, reflète ses tours sombres et ses mâchicoulis
dans un vaste plan d'eau verdâtre.
Trécesson fut le théâtre de maints épisodes
tragiques, et de nos jours encore, le lieu servirait de cadre à
maints épisodes de hantise.
En effet, des gardiens du château, et fermiers du domaine, affirment
à plusieurs reprises avoir assisté à un étrange
spectacle dans la « chambre des revenants », désormais
fermée aux visiteurs.
Certaines nuits, deux gentilshommes en habit du XVe siècle se livrent
à une partie de cartes acharnée. L'un des deux joueurs,
soudain - sans doute le jeu ne lui est-il guère favorable - se
dresse, tire son épée et pourfend son partenaire. Tout s'évanouit
alors, joueurs, cartes et table, en un instant.
Cette scène est-elle à rapprocher d'une aventure advenue
à un certain marquis de Coëtlogon, comte de Trécesson
? Celui ci, en effet, se livre à Versailles à une partie
de cartes enragée. Il avait déjà perdu, terres, fermes
et château lorsqu'il engage le dernier bien qui lui reste : un rocher
valant à peine quelques écus, grâce auquel il regagne
néanmoins domaines et château. Cependant, l'histoire ne précise
pas que la partie se soit achevée tragiquement.
Un autre spectre de Trécesson, celui d'un moine, ou prêtre,
qui hante les prairies attenantes au château et les abords d'un
calvaire proche. On ne sait rien de lui et le fait que ce spectre soit
sans tête renforce encore son anonymat. Cependant, l'épisode
le plus étrange de l'histoire de ce château mystérieux
remonte aux alentours de 1750.
A celle époque, deux familles héréditairement ennemies,
occupent deux châteaux de la région, la Roche-Avrel et le
Royer. Le premier est le fief des Kertimeur : l'aïeul, chef incontesté
du clan, et ses huit petits-enfants, sept garçons et une fille,
Triphine. Roger de Vauferrier, dernier descendant de sa race, demeure
au Royer.
Or, Triphine et Roger se rencontrent par hasard et s'éprennent
l'un de l'autre.
La jeune fille se confie à son grand-père. Compréhensif,
celui-ci accorde sa bénédiction au projet de mariage. Mais
restent les sept frères qui, forcément, n’entendent
pas l’affaire de la même oreille. Afin d'éviter toute
complication, il fut décidé de les éloigner de la
Roche-Avrel le jour des noces, sous un prétexte quelconque.
11 en fui ainsi. La cérémonie vient à peine de s'achever
qu'un serviteur s'approche de Roger de Vauferrier : sa vieille nourrice
se trouve au plus mal. Le jeune marié décide, alors, de
se rendre à son chevet au plus vite. Embrassant Triphine, il la
laisse au portail du château. Or, presque aussitôt, un carrosse
sans armoiries s'approche de la jeune femme. Un valet l'invite à
y prendre place afin, dit-il, de la conduire elle aussi jusqu'à
la vieille nourrice. On ne revit jamais Triphine vivante.
Les heures passent au château de la Roche-Avrel, sans la moindre
nouvelle de la jeune femme. Finalement une battue est décidée.
Un aubergiste déclare avoir vu, quelques heures plus tôt,
sept cavaliers masqués emportant une forme blanche en direction
de Trécesson.
Près du château, les poursuivants parviennent à un
bois de hêtres, et, sous le tapis de mousse, ils entendent de faibles
gémissements. II fallut creuser jusqu'à six pieds dans le
sol pour retrouver Triphine qui venait, de trépasser, enterrée
vivante par ses frères.
Depuis, dans le bois de hêtres et aux abords de Trécesson,
nombre de bonnes gens des environs, la nuit venue, ont vu errer le fantôme
d'une jeune femme vêtue d'une robe nuptiale souillée de terre.
« La vengeance est à Dieu ! » s'écrie-t-elle
parfois, en levant ses bras diaphanes vers le ciel.
SALOMON ET LES TREPASSES
Châteauneuf-du-Faou
Une antique tradition, plongeant ses racines à même l'âme
collective du peuple celte, s'attache au bourg de Châteauneuf-du-Faou
niché au pied des montagnes Noires. A l'approche d'une guerre,
des milliers de fantômes envahissent les crêtes, hommes eu
armes défilant en rangs de bataille dans les premières lueurs
de l'aube. Le roi Arthur marche à leur tête : il vient porter
secours à son peuple menacé.
Tout comme au jour marqué par le destin, la Bretagne de la quête
mystique étant morte, et ses enfants dispersés aux quatre
coins de l'horizon, un nouveau Galaad retrouvera en Brocéliande
le chemin qui mène à Merlin et l'éveillera. L'Enchanteur
fera résonner trois fois sa harpe d'or. Alors Arthur reviendra
pour de bon, il reviendra, et, comme un seul homme, le peuple breton,
en Armorique, en Galles, en Cornouailles, se lèvera et marchera
derrière lui sur le chemin de la gloire passée, enfin retrouvée.
Etrange légende que celle de Piriac-sur-Mer. Au large du port et
de la pointe de Castelli sont engloutis les vestiges d'une ville, avec
d'immenses richesses. La plus considérable serait le tombeau du
roi Salomon. Car cette étonnante tradition veut que le souverain
de Jérusalem repose dans cette ville engloutie du littoral breton...
Mais les ruines et les trésors sont jalousement surveillés
par des korrigans aquatiques et malheur à ceux qui tenteraient
de profaner les lieux. (On trouvera le complément de ce récit
sur ces colonnes, au titre « L’île Dumet, nombril du
monde »)
Il est impossible de quitter le «Pays des Morts» sans évoquer
la célèbre baie des Trépassés. Là,
chaque 2 novembre, les âmes des noyés viennent se réunir
espérant retrouver ceux qu'elles aimaient sur la terre.
L'île de Sein est entourée d’âmes, les «
krierien », errantes à la surface de la mer, et le «
bag sorserez », le bateau des sorcières, hante ses parages,
se rendant au sabbat de la mer.
Mais, plutôt que sur ces évocations lugubres, nous abandonnerons
finalement l'Armorique en emportant un récit plus poétique
que l'on raconte du côté de Pont-Aven.
Les ruines de Rustefan sont, dit-on, hantées par le fantôme
grimaçant d'un prêtre aux yeux de feu. Certains virent dans
la grande salle apparaître un cercueil recouvert d'un drap mortuaire
autour duquel brûlaient quatre cierges. Mais les pans de murailles
et la tourelle, seuls vestiges du vieux manoir, sont fréquentés
par un bien plus gracieux fantôme. Geneviève de Rustefan
aime un jeune homme qui, contraint par ses parents, entre dans les ordres.
Elle en meurt de chagrin. Et depuis, les nuits de pleine lune, elle se
promène dans les ruines, mélancolique et inconsolable, vêtue
d'une robe de satin vert garnie de fleurs d'or...
Daniel Réju
(texte rédigé en 1972)
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